J'entendais le clapotis de l'eau derrière le panneau coulissant qui me séparait de la salle de bain, et de lui. J'étais... étrangement sereine, sans appréhension, ni même aussi excitée, sexuellement excitée, que j'aurais cru l'être. Il était là. Moi aussi. Avec comme une vie devant nous, une vie entière, de quelques heures. Dehors, un autre clapotis se laissait entendre, celui de la pluie battante sous laquelle nous avions marché ensemble, à l'abri de mon parapluie chic. Un parapluie qui ne lui allait pas mais comme j'ai aimé ça, marcher, agrippée à son bras, sous cette averse nocturne et parisienne... 

 

Je l'attendais, agenouillée sur ce lit d'hôtel, cette dernière minute avant de le toucher comme si ces longs mois à le désirer, ces mois de violence frustrée, s'évaporaient sous la pluie.

 

Il repoussa le panneau de la salle de bain. Il était... lui, si présent et fort, si complice et tendre. Et je l'accueillais contre moi, ses bras qui m'enlaçaient enfin. Trois ans sans ces bras autour de moi... Cela me paraissait scandaleux. Trois ans sans qu'il me pénètre, comme contre nature, comme si nos corps, depuis la première fois, ne pouvaient plus s'imaginer sans lendemain, ou plutôt, sans une fois encore. Quel temps perdu...

 

Et des années plus tard, après ma brève hésitation...

 

- Je sais pas...

 

- Tu sais pas?

 

Et pas un seul autre traître mot.

 

Pourtant déjà fiévreuse contre son sein, je mimais le dilemme quelques secondes avant de rejouer le jeu, défini à l'avance dans nos rêves, nos fantasmes : sa chemise noire. Sa poitrine immense, son large cou, la puissance de ses épaules, mes lèvres, battantes, et l'étoffe retenue par quelques boutons... Je rejouais donc ce jeu, où mes baisers se posent partout, partout où je révèle peu à peu sa peau en écartant les pans noirs mués par sa respiration. Lentement, jusqu'au téton durci par ma langue...

 

Je sentais mon clitoris, lui aussi pulsatile, encore emprisonné, battre un peu plus fort à chaque centimètre carré dénudé. Son corps sous ma bouche. Ses mains sur moi. Le temps et l'espace plus définis qu'en ce point précis, à cet instant précis.

 

Je le redécouvrais comme sa première fois, comme onze ans auparavant, dans une autre chambre d'hôtel.

 

Le triangle de peau vierge de tout assaut que dessinait le col de sa chemise ouverte, me faisait l'effet d'un piège jugulaire, comme le pubis imberbe d'une femme piège l'œil et les crocs. Ce maigre espace en flèche que j'avais vu en rêve, en souvenir, m'exhortait au désir et à l'ivresse. Et j'y fourrais ma gueule affamée, sans retenue, enserrant son corps, l'oppressant, de mes mains contre ses reins, le forçant à plus de contact encore, ma bouche aimantée par ce triangle de fer blanc, prémices d'un fantasme assouvi, désillusoire, ennemi. A chaque bouton défait, m'apparaissait plus candide le vice de nos corps unis. J'allais. Lento. Et pourtant, je tirais, toujours plus fort, j'attirais plus encore, l'écrin de son épiderme contre mes muqueuses, mes bouches déployées, mes avides, d'un regard, précipitées.

Mes bouches, les broyées, fondaient sans commune mesure, sur ses terres promises puis avortées et enfin, soudoyées. Oui, je fondais, comme une bête aride sur un glacier, à dessein, sur ses parcelles gelées par l'espace et le manque, dans ses souffles rauques que je subissais : un oratorio ardent, une extase sinon divine, hérétique.

 

Je foulais moi-même, comme nous l'avions déjà écrit, la peau dont je le libérais. A chaque attache délivrée, j'apposais mes baisers. Et comme j'étais tentée d'aller plus loin... Adagio. D'aller plus vite, en éprouvant les coutures, en étirant l'étoffe dans laquelle je plaçais tant de convoitise. Mais. Mais j'allais, constante, en entrouvrant les lèvres, à mon inspiration, à mon expiration fidèle.

 

Finalement, je dévoilai son sein (« Qu'a t il, Souri de ses seins noirs, Agrippé aux cheveux? »), son téton électrique sous l'aiguillon de ma langue, dur comme le bijou qu'il arborait.

 

Comment vous exprimer... mon transport? Cet étourdissement, cette soûlerie... Cet inéluctable instant, comment vous le dessiner? Comment pourriez-vous savoir, sans avoir vous-mêmes été mon palais, mon ventre ou le mystère obscur que l'on devine, à l'arrière de mes cuisses.

 

Je crois que je ne savais plus moi-même ce qui se passait ailleurs que dans ma bouche, enroulant ma langue autour de son mamelon. Je n'avais plus que cette chair traversée de fers, hypnose erratique dans ma tête. Son corps m'était donné. Jusqu'à son ventre. Jusqu'au réveil. Jusqu'au trou noir dans lequel je pénétrais, où je ne savais plus ni quand, ni qui ôta cette chemise pensée pour moi, pour me plaire, m'exciter, me combler.

 

Et moi? Pour le combler? Une lingerie noire, transparente.

 

La transparence. La suggestion. L'Envie : la patience et l'avidité mêlées.

 

Il me l'avait bien dit, qu'il caresserait mes seins encore parés. Et il le faisait, de sa pleine main au souffle de ses doigts musiciens, de pétri à affleuré, le lit de mon sein moulé, du râle au frémissement.

 

La pluie toujours tombait, lointaine, souveraine. Elle mouillait.

 

Je détachais ses cheveux comme le bruit de l'onde qui me baignait les lèvres. Ses longs cheveux noirs. Jusqu'à mes reins.

 

Son corps évoquait celui d'un cerf à la gorge massive, d'un Minotaure mettant à sac ma cité. A la force des bras, à celui du regard, il ordonnait. D'esclave à esclave, il jouait des doigts dans mon dos, dégrafant le désirable indésirable et je chassais pour lui l'opacité qui privait sa bouche de ma mamelle recluse. Des nuits, des années, à la convoiter, l'imaginant, archipel d'une libido inextinguible... Et comme je le faisais un instant plus tôt, il engloutissait le halo rosé de mon sein, glissait la coque de ses doigts, sur l'un, comme l'autre. C'est là, navigant alors sur la source charnue de notre soif, que je bannis l'idée même d'un autre homme de mes pensées, de la surface des mers, du globe entier. Il n'était, sur cet îlot, aucun autre survivant de mes fantasmes. Je cédais à ses lèvres, m'attachais à elles comme à un radeau de fortune, une dernière illusion.

 

Je susurrais debout.

 

- Lèche-moi...

 

Et sans attendre, ni même entendre, il me lécha. Il léchait mon sexe imberbe et je découvrais à nouveau la part cachée, érogène, de ses peaux d'habitude oubliées : mes grandes lèvres sensibles à son toucher, comme un cuir chevelu dénudé découvre enfin qu'il existe, qu'il frisonne, qu'il jouit.

 

Et je jouissais.

 

Et ma chair, et ma peau, et ma nue, elle, me liquéfiaient. Au clapotis de l'eau, ailleurs, loin derrière les rideaux, s'ajoutait celui de ma mouille sur ses doigts.

 

Il me doigtait, lichant avec gourmandise le sirop de mes soupirs. Il était là, en moi, comme le passé qui n'était plus.

 

Je haletais aux efforts surhumains qu'il exigeait de moi : survivre à sa salive, à ses baisers sur ma chatte. Je haletais, ventilais et hyperventilais à l'unisson de sa respiration et des ordres qu'il donnait sans parler :

 

- Mouille...

Mouille que je te doigte encore.

Mouille que je crève d'excitation à la sentir ruisseler de mon index à mon majeur.

Mouille encore pour la queue qu'implorent tes yeux.

 

Non je ne mouillais pas. J'inondais littéralement ses doigts. Je submergeais sa langue. Je le noyais de le vouloir. De mes lèvres à sa bouche. De mon con à ses phalanges. Jusqu'à n'en plus pouvoir.

Mais il redemandait, il commandait mon corps, me tournant de trois quarts, repoussant mon genoux, m'obligeant à retenir les draps qui ne me tenaient pas. Je miaulai comme un chat jeté à l'eau quand il engouffra son visage dans tout ce qui faisait l'antre de mes cuisses, de mon anus à mon clitoris turgescent. Il me mangeait. Comme moi dans sa main.

 

Comme on peut être esclave d'un homme qui nous lèche...

 

Ceux qui ne le font pas, n'ont jamais rien conquis.

 

J'étais renversée, sur mon plaisir, sur le côté, éprise par sa poigne mais allez savoir comment, je réussis à l'arrêter. J'allais jouir. J'allais jouir sans lui. Et l'orgasme lui-même ne valait pas ça.

 

- Viens...

 

L'oxygène dans mon cerveau, ce flou de la lubricité, se dissipait. Plus qu'une apogée, je désirais sa queue, son énorme queue, cette chimère toute-puissante, cet opium de ma mémoire, sa queue qui l'incarnait tout entier.

 

Amoureuse. Attachée. Béante j'étais.

 

La houle m'enlevait la barre dedans ma bouche et je goûtais l'humeur comme l'écume la proue. Le ressac reprenait le dessus. Ses muscles bandaient, imperceptibles. Je le prenais, intégralement, aveuglément, aux confins de mes gorges. Il allait. Je venais. Dans une entente consommée.

 

Je l'entendais gémir quand son gland prisonnier se moulait dans l'impasse. J'aurais pu l'y garder,  indéfiniment, tant sa complainte rauque, abandonnée, m'excitait.